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[Interview] Katsuhiko OKUMURA (Comic Beam) parle de son métier d’éditeur de manga

Dans une interview donnée à Netolabo (ITmedia), Katsuhiko OKUMURA, directeur général éditorial du magazine de pré-publication de mangas Comic Beam (Enterbrain), s’est longuement confié sur son métier d’éditeur et les difficultés de l’édition d’aujourd’hui avec une franchise rare. Un entretien passionnant dont nous vous proposons une traduction en français.

Créé en 1995, le mensuel Comic Beam est édité par Enterbrain (Kadokawa) et a publié nombre de titres célèbres parmi lesquels : Thermæ Romæ, Emma, Le Roi des Ronces, Bambi, Soil, Wet Moon, DeathcoL’Enfer en BouteilleL’île PanoramaBloody Delinquent Girl Chainsaw
Katsuhiko OKUMURA
Katsuhiko OKUMURA, Copyright© 2017 ITmedia, Inc. All Rights Reserved.

Netolabo : Dès le début de la crise de l’édition papier, le directeur éditorial de la revue, Yoshinori IWAI, s’est plaint et a déclaré : « Mais on ne vend vraiment plus ! ». La situation est-elle si difficile ?

Katsuhiko OKUMURA : Les ventes augmentent de nouveau lorsque l’on offre des goodies avec la revue par exemple, mais globalement, il y a effectivement une baisse très nette de celles-ci mais c’est une tendance générale pour la presse actuellement : aucun magazine de prépublication ne connaît de difficultés. Par contre, les éditions reliées (tankobon) aident parfois à relever les chiffres. Malgré certains succès, il faut bien admettre que depuis quelques années, c’est vraiment plus difficile.

Netolabo : Pourquoi un tel changement en si peu de temps ?

Katsuhiko OKUMURA : La raison est très simple : la voilà ! (il pointe le smartphone du doigt)

Netolabo : C’est ce qu’on entend beaucoup, mais est-ce vraiment cela ?

Katsuhiko OKUMURA : Oui, c’est indéniable ! J’ignore si on peut le blâmer pour tout, mais dans la rue, tout le monde pianote, les yeux rivés dessus. En marchant, dans le train, aux toilettes, en dormant, au réveil… Dès que l’on a un peu de temps libre, tout se résume à cela. Voilà pourquoi on ne peut pas vendre.

Netolabo : L’atmosphère dans les trains a véritablement changé, non ?

Katsuhiko OKUMURA : Jusqu’à présent il y avait les portables, mais avec les smartphones, c’est encore plus notable. L’écran est beaucoup plus grand, plus facile à regarder ; on peut même lire des mangas. Enfin, à mon âge, c’est difficile, je suis presbyte et hypermétrope.

Netolabo : Pourtant, il est vrai que les livres électroniques permettent de gagner de la place.

Katsuhiko OKUMURA : Voilà un autre problème : on ne fait aucun bénéfice avec des livres électroniques.

Netolabo : Avec l’édition papier, il y a quand même des coûts d’impression et d’envoi…

Katsuhiko OKUMURA : Ah, mais les coûts ou les intermédiaires ne changent quasiment pas. Seulement, par rapport aux livres en papier, les livres électroniques ne sont pas encore assez importants pour générer des coûts également importants. C’est pourquoi, pour les seuls livres électroniques, quand on soustrait les coûts et qu’on veut se partager ce qui reste, il ne reste plus rien à se partager !

Netolabo : J’étais persuadé que pour les livres électroniques, les bénéfices étaient en augmentation…

Katsuhiko OKUMURA : Au début, tout le monde pensait que cela éviterait les coûts liés au prix du papier et à l’impression, et en voulant que le prix de revient soit proche de zéro, certains ont essayé de distribuer des livres électroniques gratuitement. Dès le départ, il y a eu erreur.

Avec cette stratégie, les lecteurs eux-mêmes finissent par adopter d’autres habitudes de consommation : si c’est gratuit, ils lisent, sinon, ce n’est pas la peine de payer. Lorsqu’un manga est envoyé gratuitement aux lecteurs, il y a finalement un très faible pourcentage de gens qui achètera le suivant. Le “pourcentage fixe” de lecteurs est donc extrêmement faible, et même les éditions reliées ne se vendent plus aussi bien qu’avant.

Netolabo : Jusqu’à présent, les mauvais chiffres de vente des magazines de prépublication étaient compensés par ceux des éditions reliées, mais ce n’est donc plus possible ?

Katsuhiko OKUMURA : Oui, et quand c’est le cas, les premiers touchés sont les petits magazines comme le nôtre.

Évidemment, le but reste de faire des bénéfices, mais nous savons bien que ce n’est pas simple. Honnêtement, on est bien conscients que cela devient de plus en plus difficile, surtout qu’on ne voit pas les résultats de nos efforts : les ventes continuent de chuter, sans espoir de les voir remonter.

Netolabo : Vous êtes « au bord du gouffre » ?

Katsuhiko OKUMURA : Il y a une chose sur laquelle j’aimerais que vous ne vous trompiez pas : notre entreprise n’est pas sans le sou ! (rires)
C’est le cas pour tous les éditeurs, mais un secteur qui s’essouffle fait toujours l’objet d’une restructuration. C’est une évidence dans le commerce.

Netolabo : Il n’y a donc aucun magazine qui ne soit pas dans le rouge ?

Katsuhiko OKUMURA : Il y en a.  Par exemple, ceux qui publient des séries à succès et dont la durée de vie est allongée.

Netolabo : Ceux qui publient plus de 100.000 exemplaires ?

Katsuhiko OKUMURA : Allez savoir ! Il faut bien comprendre que les bénéfices sur les magazines sont liés aux frais de livraison. J’ai entendu dire qu’à partir d’un certain nombre d’exemplaires, les coûts d’envoi augmentent, mais les bénéfices deviennent quasiment stationnaires. Du coup, ce n’est pas parce que l’on vend beaucoup d’exemplaires que les coûts sont moindres, ce qui n’exclut pas de se trouver dans le rouge, même pour une grande entreprise.

Netolabo : Le fait que les éditions reliées couvrent les pertes des magazines, est-ce partout pareil ?

Katsuhiko OKUMURA : C’était le cas.

Netolabo : Vous parlez au passé ?

Katsuhiko OKUMURA : Oui, puisqu’elles rencontrent de moins en moins de succès actuellement.

Netolabo : Même pour Comic Beam ?

Katsuhiko OKUMURA : Évidemment, car avec des succès comme Thermae Romae, nous étions dans le positif. Quoiqu’on en dise, les livres reliés, c’est toujours des ventes en plus. Pour nous qui sommes sur une échelle plus réduite, les chiffres de vente nous ont même pris au dépourvu mais de manière générale, les ventes de ce titre ont augmenté de manière assez spectaculaire, alors que les chiffres des autres éditions reliées, eux, ont diminué. Je pense que beaucoup d’éditeurs espèrent qu’un tel succès se présente.

Netolabo : C’est une sorte de pari, n’est-ce pas ?

Katsuhiko OKUMURA : Les magazines connaissent un déficit parce qu’ils doivent payer les piges (honoraires de manuscrit). Comme les honoraires sont déjà payés du côté des magazines, le pourcentage des bénéfices des éditions reliées est élevé et si l’on n’inclut pas tout les frais dans le prix de revient, ce n’est pas équitable pour le magazine.

Netolabo : Ce n’est donc pas simplement un problème concernant les magazines, mais le fait que tout, éditions reliées inclues (tankobon), sont en déficit ?

Katsuhiko OKUMURA : Les dates limites que l’on fixe aux auteurs sont importantes. Sans celles-ci, ils ne dessineraient pas (rires). Voilà pourquoi on ne peut pas stopper les magazines. Tout le monde dit : « Si les magazines sont en déficit et que les éditions reliées font des bénéfs, alors pourquoi ne pas arrêter les magazines ? ». Cependant, sans une certaine contrainte, les gens hésitent, se demandent s’ils ont raison de faire ce qu’ils font et il y a toujours un moment où il faut se décider, sinon on ne peut rien créer, et pour cela il est nécessaire qu’une date limite existe. Si l’auteur est dans l’urgence, sous pression, il arrive à créer car il s’est détaché de tout ce qui l’entoure. C’est la même chose pour tout le monde en général, non ?

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Un commentaire

  1. « Si l’auteur est dans l’urgence, sous pression, il arrive à créer car il s’est détaché de tout ce qui l’entoure. » Drôle de façon de voir les choses. Il y a pas de magazine de prépublication aux USA et en France, et les auteurs sont tout aussi créatifs…

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