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[Interview] Eiji OTSUKA fait son cinéma

Présent lors de la dernière édition de Japan Expo sans vraiment avoir de produit à présenter, Eiji OTSUKA à quand même accepté de passer sous le micro de Manga Mag pour nous parler de son actualité à venir aux Éditions Akata (Mishima Boys) mais aussi chez Ki-oon (Unlucky Young Men), tout en nous donnant quelques informations sur un métier qui lui tient à cœur, celui de professeur !

A partir de 2007, vous écrivez Unlucky Young Men. Un manga parlant du casse des 300 millions de yen. Un braquage qui s’est déroulé en 1968 qui reste encore aujourd’hui insoluble. Pouvez nous dévoiler de quelle manière vous avez intégré ce fait historique à votre fiction ?

Eiji OTSUKA : Ce manga est une fiction qui parle d’un fait divers qui a eu lieu, mais dans lequel je m’intéresse aussi à plusieurs personnages autour de ce braquage. J’ai intégré ce fait divers dans mon manga de telle manière que les personnages sont en train de tourner un film dessus.

C’est Kamui FUJIWARA qui signe les dessins de votre manga. En France on le connaît bien. En effet l’an dernier, à votre place, il nous présentait Dragon Quest – Emblem of Roto. Et justement, il est connu pour ses travaux dans l’héroïc-fantasy, est-ce un challenge de choisir un tel dessinateur pour une œuvre proche d’un gekiga ? Comment s’est déroulée votre rencontre ?

Eiji OTSUKA : Il faut savoir que je me suis chargé des trois premiers livres de Kamui FUJIWARA d’un point du vue éditorial. Et le Kamui FUJIWARA de cette époque-là était quelqu’un qui avait reçu l’influence de MOEBIUS et de Katsuhiro OTOMO. Il faisait donc beaucoup d’œuvres très expérimentales. Ce qui m’intéressait le plus dans son travail n’était pas le côté Dragon Quest mais la face de ses débuts, que je connais bien mieux par ailleurs. Et c’est grâce à ça que j’ai voulu travailler avec lui.

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En 2015, vous vous mettez à Mishima Boys, un spin off d’Unlucky Young Men. Qu’est-ce qui relie les deux mangas ?

Eiji OTSUKA : Les deux mangas parlent d’une période différente. Unlucky Young Men se déroule dans les années 70 alors que Mishima Boys se situe dans un Japon des années 60. Le point commun est Yukio MISHIMA qui, dans chaque manga, va regarder de loin les personnages qui vont commettre des crimes et faire toutes sortes de choses illégales. Le lien est donc la prise de recul de Yukio MISHIMA.

Cette fois-ci, c’est Seira NISHIKAWA qui est aux dessins. Il s’agit d’une mangaka encore inconnue en France. Pouvez-vous nous la présenter et parler de votre collaboration ?

Eiji OTSUKA : En fait, elle n’est pas du tout connue au Japon non plus. Il s’agit d’une de mes anciennes élèves. L’une des meilleurs, sans l’ombre d’un doute.

Dans Unlucky Young Men et Mishima Boys, vous mettez en scène plusieurs personnalités japonaises connues. De Takeshi KITANO à Yukio MISHIMA, en passant par Kenzaburo OE et Norio NAGAYAMA. D’où vous vient cet intérêt pour l’iconographie ?

Eiji OTSUKA : J’ai utilisé ces personnages car je pense que ce sont des symboles de l’époque et qu’ils représentent parfaitement ce qu’était la jeunesse de cette période. D’ailleurs, je ne souhaite pas montrer précisément qui sont les personnages. Par exemple, dans le manga, Norio NAGAYAMA s’appelle N. Et globalement tous les personnages sont appelés par leur initiale. Je ne mets pas l’accent sur le fait qu’ils aient réellement existé. Pour en revenir à l’exemple, tout le monde peut être N, et pas seulement Norio NAGAYAMA. Tout le monde peut s’y identifier.
Et si j’ai eu envie parler de lui, c’est parce que je possède beaucoup d’exemplaires de journaux en parlant et des lettres qu’il a écrites.

La fin des années 60 et le début des 70 vous intéressent particulièrement. Mouvements étudiants, révoltes sociales, actions terroristes, vous présentez un Japon troublé et violent. Qu’est-ce qui vous passionne autant dans cette époque ?

Eiji OTSUKA : C’est n’est pas vraiment le Japon désabusé et bordélique qui m’intéresse, c’est plutôt le Japon d’après-guerre qui me fascine. Ce qui m’intéresse c’est comment les personnages peuvent évoluer dans un contexte historique et politique. Dans ce cas précis le contexte de l’après-guerre.
Par exemple, on constate que vers les années 70, il y a eu des mouvements étudiants un peu partout dans le monde. Et moi j’ai eu envie de m’intéresser à ce genre de jeunes qui avaient envie de dire quelque chose au Japon.

On pourrait croire que vos deux mangas ne sont pas adaptés à un public occidental, dans la mesure où ils traitent de l’histoire du Japon. Cependant ce serait une terrible erreur, puisque vos mangas font écho à notre société. On a eu nos mouvements étudiants en mai 68 en France, les anarchistes allemands de la bande à Baader rappellent l’armée rouge japonaise et cetera. Bien qu’ancré dans la culture japonaise, vos mangas sont donc universels. Mais pour convaincre les réfractaires, pourquoi nous, français, devrions lire Unlucky Young Men et Mishima Boys ?

Eiji OTSUKA : Même au Japon, beaucoup de personnes ne s’intéressent pas à leur propre histoire et n’ont pas envie de lire ce genre de mangas. Cependant Kamui FUJIWARA est connu pour ses œuvres de fantasy et moi pour MPD Psycho. Et on s’est concentrés sur Unlucky Young Men.
Il représente notre vision et on essaie de le présenter ainsi.

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Si vos séries se déroulent dans les années 60/70, elles rappellent un genre de BD à la mode à cette époque au Japon : le gekiga. De plus, elle seront publiées en France sous l’appellation de roman graphique (sorte de gekiga encore d’actualité en Europe et aux Etats-Unis). Peut-on y discerner une volonté de revenir au style initié par Yoshihiro TATSUMI ?

Eiji OTSUKA : Au Japon, dans les années 70, le manga était très politisé, très en lien avec la société. Et effectivement je souhaite retourner vers ce genre de mangas là, réalistes et sociétaux. J’ai discuté avec Kamui FUJIWARA de Kazuhiko MIYAYA et je lui ai demandé reprendre son style, de dessiner Unlucky Young Men à la manière de Kazuhiko MIYAYA.

Vous enseignez les techniques d’écriture du manga et sa construction filmique. Selon vous, quelle est la clef pour maîtriser un bon scénario de manga ?

Eiji OTSUKA : Ce qui est important, c’est de faire le lien entre le monde intérieur du personnage et le monde extérieur, qui l’entoure. Et pour exprimer cette dichotomie, il y a deux manières : celle de la bande-dessinée et celle cinématographique. Je défends cette dernière car elle est mieux adaptée au manga.
Aujourd’hui on voit beaucoup de mangas dans lesquels des personnages très mignons sont mis en avant, mais pour moi ce n’est pas comme ça qu’il faut fonctionner. Je suis plus dans l’idée d’une mise en scène dans le manga.

Vous recommandez une approche cinématographique, mais un obstacle apparaît : celui de la bande-sonore. Contrairement à un film, il n’y a pas de musique dans un manga. Comment arrivez-vous à vous débarrasser de cette contrainte ?

Eiji OTSUKA : Je pense qu’il y a vraiment un rythme dans le manga. Par exemple une petite case peut durer une demie seconde, alors qu’une grande case va durer plus longtemps. Alors si on lit plusieurs cases d’une demie seconde à la suite et qu’on tombe sur une grande case d’une seconde, un rythme se crée. Il n’y a donc pas de son, mais il existe un tempo.

Si vous enseignez au Japon, vous le faites également dans le monde entier à travers des séminaires. Vos élèves, à leur tour, donnent des cours hors de votre pays : Chiharu NAKASHIMA est à Toulouse, Tatsuya ASANO à Pékin. Malgré son apparente différence, il y a-t-il une universalité dans la bande-dessinée ?

Eiji OTSUKA : Le français et le japonais sont des langages. Mais la grammaire n’est pas la même. Le manga, la BD, le comic book et tous ces médiums sont un langage pour lequel il existe plusieurs grammaires. Le principe de base, de mettre en image une idée (de passer du scénario au storyboard puis au dessin), est le même.
C’est après que ça change. J’ai rencontré beaucoup de professeurs spécialisés dans la BD franco-belge, et on s’est rendu compte qu’il y a énormément de points communs dans nos façons d’enseigner. Et ce qui est intéressant c’est que même si on est tous loin les uns des autres, qu’on fait la cuisine dans notre coin, on se rend compte qu’on fait finalement tous un peu la même chose. Jusque même dans les parties les plus précises et détaillées de nos cours, on trouve des similitudes entre toutes les cultures différentes. C’est un peu comme si on s’était inspirés de manuels différents pour apprendre la BD et que malgré ça on se rend compte qu’il y a des points communs incroyables dans nos manières de faire de la BD. Comme on est tous des créateurs, on se pose la question de comment on va enseigner la BD. Moi je me demande comment je vais enseigner le manga.
En France on se demande comment on va enseigner le franco-belge. Et au final, les réponses se ressemblent.

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Et pour conclure, un un portrait chinois spécial Unlucky Young Men / Mishima Boys :

• Si vous étiez une personnalité historique ?

Quelqu’un qui participe à une révolution et qui crève de manière complètement anonyme.

• Si vous étiez une époque ?

L’époque actuelle, je suis très content d’y vivre.

• Si vous étiez un de vos personnages de manga ?

Quand j’écris mes mangas, j’ai la chance d’incarner plusieurs personnages à la fois. Du coup je préfère être le personnage d’un autre manga.

• Si vous étiez une facette de Yukio MISHIMA ?

Je suis très fan de Yukio MISHIMA en tant qu’acteur.

• Si vous étiez un fait historique ?

Je me suis intéressé à des études du folklore de Kunio Yanagita, un anthropologue dont le travail est de raconter l’histoire des gens « sans noms ». Ce qui me plaît le plus est tout ce qui se déroule sur le côté de la scène. Je n’ai pas trop d’intérêt pour les faits historiques réalisés par les grands héros.

• Si vous étiez un auteur de gekiga ?

Il y en a beaucoup que j’aime mais celui que je préfère est Kazuo KAMIMURA.

Traduction : Éditions Akata, Ki-oon

Remerciements :
Victoire DE MONTALIVET et le staff des éditions Ki-oon pour l’organisation de l’interview,
à Joan LAINE pour la transcription et les questions.

Interview réalisée par Ours256 pour Manga Mag

Eiji OTSUKA est un auteur bien connu en France avec le titre MDP Psycho paru chez Pika. L’éditeur a aussi sorti d’autres oeuvres du scénariste comme Kurosagi, livraison de cadavres, Detective Ritual. Souvent en France, il enseigne l’art du manga tout en continuant à écrire de nombreux scénarios.

A propos de Ours256

Ours256
J'aime bien regarder des trucs chelous... et les langues aussi.

Un commentaire

  1. merci pour cette article.
    c’est vraiment intéressant à lire

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