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[Interview] Dominique VÉRET (Tonkam, Akata) : « Je veux lancer une collection de mangas shônen furyo »

Depuis plusieurs mois, le départ de Dominique VÉRET des Éditions Akata semblait acté mais non officialisé. Nous avons rencontré l’éditeur fondateur de Tonkam et d’Akata pour en savoir plus sur le sujet et, lors de cet entretien, cet historique du manga nous a révélé les projets qui sont les siens…

Bonjour Dominique. Un certain nombre de rumeurs ont circulé à propos de ton départ d’Akata, société que tu as fondé avec ton épouse, Sylvie. Peux-tu nous dire ce qu’il en est ?

Dominique VÉRET : AkataAkata ce n’est plus nous deux, c’est uniquement Sylvie (VÉRET CHANG – NDLR) qu’assiste Bruno PHAM. Nous ne suivons plus le même chemin. Sylvie développe les Éditions Akata et j’exerce mes activités à partir d’une grande maison, de ses dépendances et des terres retournées à leur état naturel qui l’environnent. Chacun réalise ce qui lui tient à cœur.

Je ne travaille plus pour Akata, mais nous nous sommes entendus sur un apport annuel, de ma part, d’un certain nombre de titres. Il existe toujours certaines relations professionnelles entre nous. J’ai créé une structure en autoentreprise, Koï Studio, que je développe pas à pas. Je viens d’ouvrir une boutique face aux grandes portes du temple bouddhiste vietnamien de mon hameau. Dans cette librairie, nous vendons, entre autres, mangas d’occasions, soldes, collectors, BD, mais aussi des livres d’occasion, tout ce qui est du domaine de la santé au naturel, de l’écologie, du yoga, des arts martiaux, de la spiritualité, des cultures amérindiennes, etc. Il y a aussi des objets qui viennent d’Inde et de Thaïlande en attendant que j’en ramène d’autres pays asiatiques.

Sur le long terme, l’idée est d’arriver à vendre des ouvrages neufs, des nouveautés qui auraient vraiment leur place dans cet endroit assez inhabituel. Pour les mangas et les BD, je vais mettre en avant, au fur et à mesure, tout ce qui touche aux cultures traditionnelles, au chamanisme (shinto, taoïsme, peuples premiers, etc), au Bushido, aux arts martiaux, à la spiritualité, à l’écologie, à la santé. Étant installé devant un temple bouddhiste, dans un environnement très nature, c’est une situation privilégiée pour valoriser des œuvres qui véhiculent du sens, qui en révèlent…

Dans l’immédiat, j’achète très souvent tous les genres de mangas, à toutes les personnes qui font le ménage dans leur collection. Je peux me déplacer partout pour cela. Je veux revenir rapidement dans l’édition de mangas en finançant moi-même mes projets. Ceux qui ont envie de retrouver rapidement en librairie des titres que j’aurais choisi de publier peuvent toujours me soutenir en débarrassant leurs bibliothèques des séries ou one-shot qui ne les intéressent plus.

Il y a beaucoup de touristes qui passent par-là ?

Dominique VÉRET : Les moines ou les nonnes, majoritairement vietnamiens, ne savent pas vraiment répondre à l’intérêt des personnes qui passent régulièrement ici alors que cet endroit attire les gens comme un aimant. Pourtant, mes voisins appartiennent à une congrégation qui possède deux pagodes près de Paris. C’est en relation avec la communauté vietnamienne de la capitale.

Avec les personnes qui m’aideront au fur et à mesure de l’évolution de notre lieu, nous serons mieux à même de rendre le hameau encore plus agréable à fréquenter. Nous connaissons le temple et ce n’est pas par hasard que nous nous sommes installés ici.

Quand il y a le Nouvel An Chinois ou bien Vesak (naissance de Bouddha, quand il atteint l’état d’illumination, son décès) beaucoup d’asiatiques envahissent l’endroit. C’est très festif et pas mal de jeunes sont attirés par les mangas.

Dans les années 90, quand nous avons lancé la librairie Tonkam dans le 11ème arrondissement de Paris avec Sylvie, cette boutique était vraiment vétuste et peu accueillante et le quartier de la Bastille pas encore vraiment branché, et pourtant, en à peine quatre ans, Tonkam était devenu l’endroit où tout se passait pour le manga. Je sais très bien ce que je suis en train de construire actuellement, ce n’est vraiment pas évident tous les jours mais cela sera fréquenté. Je vais trouver comment faire venir le week-end les jeunes des environs et de Limoges. Ce que je vais proposer n’existe pas dans la région.

J’ai eu plusieurs boutiques, à Montreuil, à Clignancourt, à Montmartre et en famille à Bastille. Elles ont toujours attirées du monde. Elles ont toujours été des endroits de rencontres et de retrouvailles.  Je ne suis pas inquiet. Je vais avoir aussi des soutiens. Le Nord de la Haute-Vienne, c’est mort : de la campagne moins détruite que partout ailleurs, beaucoup de maison à vendre pas cher. Ce que j’entreprends plaît au maire de Rancon. Il y a juste à être très sérieux, à travailler avec obstination et tout viendra.

Avec internet, il faut jouer la carte de la campagne, du rural, désormais.

Photo : © Kara

En dehors de l’ouverture d’une librairie, il est prévu que tu apportes un certains nombre de mangas par an à Akata. Comment ça va se passer ?

Dominique VÉRET : Nous avons convenu que je puisse présenter des titres avec argumentation, à charge pour l’éditeur d’en retenir le nombre annuel prévu. C’est une activité qui s’installe lentement pour des raisons de priorités mais son organisation devient beaucoup plus claire pour moi, surtout pour ce qui est du collaborateur pertinent avec qui je vais pouvoir travailler. L’important est que la collaboration éditoriale que l’on pourra avoir soit aussi satisfaisante pour Akata que pour moi-même, que la qualité des choix éditoriaux qui seront retenus soit en phase avec l’image de marque nouvelle qu’Akata se construit en ce moment. De plus, il faudra que ces titres soient aussi des succès économiques. D’ailleurs, je me rends bientôt au Japon pour y rechercher des titres à proposer à Akata.

Je vais me retrouver, à un moment donné, à nouveau très impliqué dans de l’éditorial alors que j’aime beaucoup ce qui est périphérique à cette activité : la librairie, les salons avec ce monde venant de partout, de tous les horizons. Je participe début avril à la Japan Touch Haru à Lyon, avec un stand Koï Studio. D’autres salons sont prévus d’ici la fin de l’année.

J’envisage d’évoluer dans une ou plusieurs niches éditoriales qui me motivent bien. Ce sera plus facile à maîtriser de manière à ce que je puisse faire face correctement à mes différentes activités sans stress. Pour ce qui est de mes relations avec le Japon et les mangas, cela ne m’intéresse pas de revenir dans cette espèce de compétition qui existe entre les éditeurs.

J’ai dans la tête de pouvoir construire un endroit avec des activités qui se rejoignent et dont la petite partie où je collabore avec Akata soit dans le même état d’esprit. Nous appartenons à un même village et nous sommes condamnés à être les deux plus importantes entreprises culturelles locales…

Je suis optimiste.

Qu’est-ce qui t’a amené à quitter Akata ?

Dominique VÉRET : Je ne suis plus à Akata depuis des mois déjà. Un an et demi, presque. Chacun a pris une nouvelle direction. Sylvie et moi, nous avons fait beaucoup pour le manga en France depuis la fin des années 80. Nous avons tout posé. Difficile de le nier.

Chacun suit un nouveau chemin maintenant. D’une certaine manière, je suis plus attaché à l’endroit où nous avons vécu depuis le début des années 2000 qu’aux Éditions Akata. Je ne peux pas me passer d’une proximité avec la nature et les friches qui entourent la maison. Quand je peux traîner sur les terrains, je me promène là où la faune et la flore s’épanouissent librement depuis peut-être plus de trente ans. Je vais travailler encore des années et payer des taxes foncières très élevées pour que des animaux qui n’en ont rien à fiche de moi soient peinards. C’est ça mon délire. Je n’apprécie pas du tout l’agriculture actuelle. Elle est morbide. Les lieux naturels qui ont gardé un côté “Arche de Noé” sont très précieux.

Je suis assez reconnaissant à Sylvie de s’investir dans Akata. Nous continuons à être des personnes totalement combatives, capables d’affronter des défis vraiment pas évidents.

Avec Koï Studio, que comptes-tu faire d’autre ?

Dominique VÉRET : Comme pour Akata, il m’est toujours possible de proposer des titres et leur suivi à des éditeurs qui seraient intéressés, mais ce qui me tient vraiment très à cœur, ce serait de pouvoir lancer une collection de « shônen furyo » à partir du catalogue des éditions Akita Shôten. C’est vraiment le dernier projet manga, un peu particulier, que j’aimerais réaliser. M’y consacrer deux-trois ans pour bien lancer et installer cette collection.

J’ai eu l’occasion de parler à plusieurs reprises de ce projet à une personne d’Akita Shôten.  Il m’a montré qu’il avait toute confiance en moi.

Avec deux collaborateurs, Laurent LEFEBVRE (Coyote Mag, Histoire du manga moderne) et Yuta NABATAME (traducteur de Ladyboy vs Yakuzas, Colère Nucléaire)  nous avons pu réaliser un dossier/projet que j’ai fait parvenir aux principaux éditeurs de mangas. Pour l’instant, calme plat… Avec ce dossier, nous avons su exposer la richesse du genre « shônen furyo », et argumenter que pareille collection intéressera des lectorats qui peuvent s’additionner et faire que cette collection soit rentable.

Dans les années 90, l’intérêt pour des shônen beaucoup plus réalistes, plus virils, était sans commune mesure avec la situation actuelle. Rookies chez Tonkam ne fut pas un risque commercial, Racailles Blues (Rokudenashi Blues) chez J’ai Lu réussit à être encore culte aujourd’hui. À cette époque, les lecteurs étaient accrocs à Hokuto no Ken ou City Hunter. Tough finira même par s’imposer. Quant à Dragon Ball, Naruto ou One Piece, ils ont participé à la raréfaction des shônen plus masculin aux dessins réalistes, cela au profit des shônen de genre fantasy, avec « super héros » dont la culture des arts martiaux est devenue très caricaturale.
Ce sont des séries dont le vrai but est d’en faire des objets culturels déclinables en d’autres produits, tout cela étant destiné à un lectorat dont une grande partie ne grandit jamais sa tête et reste trop dans l’imaginaire… C’est un peu connu que, pour moi, tout cela n’est intéressant que pour des raisons commerciales. Je ne nie pas du tout le talent des auteurs mais il serait peut-être temps de passer à autre chose. Cet éditorial shônen commence réellement à être chiant, surtout du point de vue des choix faits pour le marché français. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à penser cela dans le milieu du manga en France.
De toute façon, les réalités de moins en moins agréables de notre société vont obliger éditeurs et lecteurs à réfléchir sérieusement à ce qui pose problème.

Akata a démontré combien le shôjo était pertinent, riche et varié au Japon. Les shônen traduits sont vraiment répétitifs, ils ne sont pas pertinents pour un genre qui s’adresse à des lecteurs en construction. Les commerciaux ont trop de pouvoir de décision. Le shônen est devenu chimique. Les gamins fuient la réalité qui n’est pas drôle et le shônen en a fait son marché. Je vais me faire massacrer mais je pense que Weekly Shônen Jump a contribué à l’apparition d’un paquet de zombies soumis qui n’arrivent pas à trouver la direction, la voie qui leur serait propre. Du côté du shônen à vendre en pile, les commerciaux sont allés trop loin. Il n’y a rien de bio (de la vraie vie) là-dedans.

En tant que père et grand-père conscient de l’époque dans laquelle nous vivons, travaillant dans la BD depuis 1976, je pense qu’il est plus que temps d’atterrir et de revenir à du shônen qui préparera mentalement les ados et des lecteurs plus âgés à vivre pas trop désagréablement et avec force et courage dans un monde merdique. Je ne suis absolument pas pessimiste, juste très réaliste.

Pour moi, les shônen furyo d’Akita Shôten ont plus d’avenir en France que les shônen répétitifs du moment. Les garçons et les jeunes hommes vont vraiment avoir besoin de faire descendre leurs couilles dans leur slip pour construire un avenir positif, tous ensemble, au-delà de leurs origines, alors que s’annonce une vraie diminution de leur confort et une grande précarité. Être viril, être un homme, c’est quelque chose de naturel et les shônen et seinen furyo d’Akita Shôten interpellent avec pertinence le masculin pour le préparer à relever de vrais défis.

Ces mangas s’adressent aussi aux pratiquants d’arts martiaux, aux mecs branchés metal ou rap, aux tatoués, aux bikers, aux routiers, etc… Ils s’adressent véritablement au lectorat des milieux populaires, qui ont souvent une culture mixte, comme les garçons et les filles qui vont dans des galas de boxe thaï ou au Hellfest.

Enfant et adolescent, j’ai été nourri à la BD franco-belge, les auteurs et dessinateurs de cette époque avaient été gamins ou jeunes adultes lors de la Seconde Guerre Mondiale… Ils étaient issus d’une culture où les valeurs chrétiennes ou bien de gauche communiste, donc l’héroïsme et le don de soi, étaient très importantes. Dupuis et Casterman étaient plutôt de culture catholique, Vaillant et Pif Gadget étaient plus proches du communisme. Éditeurs et auteurs apportaient une cohérence à la société en perpétuant de façon réaliste des valeurs finalement universelles.

Adolescent, j’ai été marqué par la chevalerie, la solidarité et la mentalité de résistance que l’on trouvait dans des BD franco-belges réalistes. La BD comique et fantasy restait à sa place… C’était la même chose au Japon. Pour faire court, à l’époque, le shônen c’était Ashita no Joe. On y perpétuait avec force les valeurs guerrières japonaises, qui sont très proches de nos valeurs chevaleresques. Le samouraï et le chevalier s’accomplissaient dans le don de soi. On retrouve cela partout : dans les cultures arabe, juive, africaine ou asiatique. Partout, le guerrier n’est pas n’importe qui, il ne fait pas n’importe quoi. Les shônen furyo sont fédérateurs pour les jeunes, les garçons issus de cultures et de religions différentes. La nature masculine y est valorisée positivement, on y trouve plus de matière pour rendre adulte et responsable les garçons que dans la plupart des shônen plus fantasy ou fantaisistes.

Nous entrons dans une époque qui va nous faire revenir sur terre. Il faut y préparer les jeunes. Les filles vont devenir plus pertinentes et constructives en s’éloignant du féminisme un peu n’importe quoi du moment, et les garçons doivent redevenir virils, matures et respectueux. Filles et garçons pourront ainsi s’harmoniser à nouveau…

Si on observe où va le monde actuellement, il est clair que les nouvelles générations vont faire face à de très gros problèmes : terrorisme, guerres, surpopulation, pollution, catastrophes écologiques, hyper libéralisme, conflits religieux, USA et OTAN contre la Russie, USA et OTAN contre la Chine…

D’une certaine manière, les nouvelles générations sont tellement encerclées par des perspectives morbides que ça devient archi-malsain de perpétuer des recettes et des pratiques d’édition qui ne mènent qu’au tiroir-caisse, au dépend de l’humain.

Actuellement, nous sommes face à une génération centrée sur le Moi…

Dominique VÉRET : Tout fonctionne ensemble. À la maison, beaucoup de parents ne proposent rien de constructif et s’en remettent à l’école mais la République n’a rien non plus à proposer qui puisse enraciner, faire grandir en soi, et l’idée même de (vraie) famille n’existe plus beaucoup. Les mariages ne durent plus, par exemple.

J’ai connu les « veillées », quand j’étais enfant. Je pouvais discuter, interroger, mon arrière grand-mère, mon arrière-arrière-grand-mère… J’ai bénéficié d’une mémoire des anciens qui remonte à la fin du dix-neuvième siècle. C’était quelque chose d’assez ordinaire.
Cela n’existe plus.

Nous subissons une société de consommation qui favorise totalement le « moi-je ». La majorité des jeunes est incapable d’envisager les cheminements qui permettent d’accéder au « nous ».

Publier du manga avec un vrai discernement est utile pour aider les jeunes qui cherchent d’autres voies que l’étouffement actuel. Les japonais ne peuvent pas échapper au « nous » et c’est tout aussi vrai dans le manga, dans certaines catégories plus que dans d’autres.

TEZUKA en personne réalisait des mangas qui transmettent des valeurs comme celles qui sont exprimées dans Ashita no Joe. Il a grandi dans une société japonaise ou masculin et féminin étaient très structurés. C’était pareil en France. Il y avait dans la culture populaire des parcours du combattant très réalistes pour construire l’identité des garçons.

Akita Shôten est un peu l’éditeur des « mauvais garçons », et malgré le succès du shônen-produit allégé en valeurs et en masculinité, Akita Shôten s’obstine, perpétue une ligne éditoriale qui a traversé les années et qui s’affirme même en « compétition » avec les shônen les plus commerciaux. Leurs séries plaisent aux lycéens et aux collégiens turbulents, mais pas seulement. Ces mangas s’adressent aussi aux adultes, qui exercent des professions manuelles, ouvriers, salarymen ordinaires, chauffeurs-livreurs…
À Tokyo, quand on passe faire ses courses dans un Seven Eleven, on réalise que les shônen furyo d’Akita Shôten sont toujours présents. Ils font jeu égal avec ceux d’autres éditeurs. Ces épiceries ont une clientèle très populaire. Ce sont des endroits intéressants pour capter des titres dotés d’un caractère très japonais, des titres commerciaux touchant un lectorat moins « privilégié » que celui des librairies manga. On y trouve aussi d’énormes volumes qui reprennent les classiques intemporels, comme des rééditions de Kamui-Den ou de mangas de Hiroshi HIRATA et des titres pour les bad boys qui ont du cœur. J’aime bien les mangas qui s’adressent à un lectorat très populaire sans se foutre de sa gueule.

Un bon shônen d’Akita Shôten, cela donne les films Crows Zero I et II (de Takashi MIIKE). En France, ces films ont tourné à fond dans les quartiers populaires. Ils ont été visionnés de toutes les manières. C’est du très bon cinéma pour mecs, qui leur fait rentrer le respect des autres dans la tronche. Le manga a cartonné au Japon. Ici, cela n’a rien donné. Nos éditeurs de BD et de mangas ne savent pas du tout populariser ce genre de séries. Ils n’ont pas la culture nécessaire à cela même si un ou deux en serait capable.

Prisonnier Riku entre donc parfaitement dans cette catégorie ?

Dominique VÉRET : On m’a reproché d’avoir insisté pour qu’on le publie car Prisonnier Riku ne se vend pas bien. Pour les éditeurs, Riku ne se vend pas (environ 2.000 exemplaires) et face à Naruto, c’est sûr que ce titre ne pèse pas lourd. Mon petit-fils lit Naruto et Riku et il est fortement accro à Riku ! C’est une vraie bonne série pour pré-ados, très noble, respectueuse de l’autre et béton côté mental. Pour bien vendre ce genre de série, il faut en publier d’autres, construire une collection qui dégagerait une putain d’énergie qui ne pourrait qu’attirer un paquet de lecteur qui demandent à y voir plus clair.

Dans les shônen furyo d’Akita Shôten, il existe des « sous-catégories » que nous avons valorisées dans le dossier proposé aux éditeurs. Crows, c’est pour la déconne, mais il y aussi des histoires avec une approche plus sophistiquée. Nous proposons des mangas d’arts martiaux qui ont du caractère, tous très différents, du judo technique pour lecteurs collégiens, du karaté Kyokushinkai, un autre qui est plus historique… D’autres vont permettre aux lecteurs de s’identifier à un professionnel de la sécurité, ou à des filles bikers… Nous avons démontré qu’avec ces « sous-catégories » on peut additionner des lectorats, ce qui peut limiter les risques commerciaux à partir d’une communication convaincante (et convaincue). Nous pouvons expliquer pourquoi tel titre s’adresse en priorité aux lycéens, tel autre aux routiers, aux rappeurs, aux tatoués, aux sportifs, aux inconditionnels de Fight Club

Il y a un grand besoin de lire ce genre de mangas en ce moment. Il y a du vrai dans ces séries. Akita a une fonction sociale. Certains auteurs sont d’anciens voyous ou bien des pratiquants d’arts martiaux,  ils transmettent réellement quelque chose. GTO est proche de ces mangas furyo.

Toutes les cultures traditionnelles et religions véhiculent les mêmes idées menant à l’accomplissement du masculin. Son initiation et sa réalisation passe par les mêmes cheminements. Le Japon y ajoute une grande importance de la maîtrise de Soi, n’est pas dogmatique et le respect des autres y est très important. Les mecs ont besoin de valeurs et de directions pour maîtriser leur testostérone. Un mec équilibré, qui a confiance en lui, ne saoule pas les filles !

Parmi tous ces titres intéressants à publier, l’un met en avant des filles furyo. Beaucoup de filles aiment ce genre de mangas, on l’ignore trop souvent. J’ai passé de nombreuses soirées dans des galas de boxe thaï et les filles y sont les meilleurs supportrices.

J’aurais aimé pouvoir travailler avec Jacques GLÉNAT pour cette collection, nous en avons parlé ensemble, et j’ai bien compris pourquoi cela ne lui était pas possible. Collaborer aurait eu un côté fun, nous avons été les premiers à vraiment croire au succès du manga en France. J’ai de bonnes relations avec tous les autres éditeurs ; en revanche, je pense qu’ils ne font pas vraiment leur boulot. Tout ça manque de piquant, c’est toujours un peu confortable.

Dans les années 90, quand le manga est arrivé en France et que cela a commencé à bien prendre, il a fini par se dire que le manga avait sauvé l’économie du franco-belge en plus d’avoir provoqué l’émergence d’une nouvelle génération qui s’est également intéressée aux comics et au franco-belge. Il y a des jeunes qui lisent tous les genres de BD. Les bonnes BD sont partout.

Nous ne vivons pas dans une ambiance très positive. La BD doit se bouger un peu plus, sortir d’un certain ronronnement pesant…
Pour le manga, l’éditeur qui osera se lancer dans une collection « manga furyo » fera à nouveau bouger les choses. Le succès de ce genre de shônen permettra d’installer des seinen forts, plus intelligemment dérangeants que ce qui se fait actuellement. À partir du shônen furyo, tout l’édifice éditorial peut se transformer et permettre la publication d’œuvres plus en miroir avec nos questionnements, avec des propositions et des réponses intéressantes d’auteurs qui ont des choses à dire. On ne gagne pas un combat qu’avec des gauches. Il faut savoir placer des bonnes droites éditoriales pour ne pas tourner en rond. Les responsables éditoriaux, hommes et femmes, sont plutôt aisés, branchés, gentils et intelligents. Certains ont oublié d’où ils viennent, et d’autre sont nés dans la classe moyenne. Il n’y a rien à reprocher. Personne n’est obligé d’être utile à tous ceux qui galèrent grâce à des choix bien gambergés de bouquins à traduire. Le politiquement correct et la peur d’être montré du doigt permet à d’autres de péter les plombs et de sortir les guns. Tout le monde a besoin de se retrouver, de se trouver dans des productions culturelles qui rendent moins seul et donne les directions qui conviennent.

Est-ce que ce ne serait pas parce que le marché du manga est semblable à celui du cinéma hollywoodien, c’est-à-dire qu’il s’agit essentiellement d’entertainment ?

Dominique VÉRET : On est en plein dedans, oui. Cette année à Angoulême, il a été décerné pour la première fois le prix annuel de la meilleure traduction de manga (le Prix Konishi – NDLR), donc on peut dire que le travail effectué autour du manga est de plus en plus reconnu pour sa qualité. Dans les années 90-2000, il pouvait y avoir des erreurs de choix de papier, du moirage partout et des traductions totalement bancales… Aujourd’hui, ce n’est plus le cas mais il manque encore des choses : on peut lire des traductions de qualité, bien écrites, mais ce n’est pas toujours vrai pour la compréhension du manga en question. Je ne vais pas être sympa, mais au Japon, toutes les catégories sociales savent parler japonais mais tout le monde ne pige pas Le Dit du Genji.
Il est souhaitable qu’une traduction d’une version manga du Dit du Genji soit confiée à une personne très compétente, comme il sera important de bien la payer. Je pense que dans la traduction, il y a encore des formes d’autocensure. Je dirais que dans le milieu de la BD au sens large, on est dans un milieu de gauche, pas au minimum de gauche-droite.
J’ai pas trop envie de m’étendre là-dessus. J’ai suivie les sorties de plus de mille volumes et one-shots. J’ai observé des choses. Dans Colère Nucléaire, l’auteur exprime un attachement fort à la nation, à son pays et un de mes amis chroniqueurs (d’un hebdo célèbre) m’avait dit « C’est qui ce mec, il est nationaliste ou quoi ? C’est un facho ? » L’auteur signale également qu’il est de gauche dans son manga, gauche/droite à la japonaise…

Dans le manga, de façon générale, nous sommes plus entre les « deux bords politiques » que seulement à gauche. C’est aussi pour ça qu’une collection furyo ferait bouger les choses. On peut même se servir des jambes…

Est-ce que tu ne penses pas que ce serait difficile pour le public visé d’acheter des mangas de ce genre à 8€ ?

Dominique VÉRET : Ce genre de collection peut être lancé par un gros éditeur qui aurait envie d’avoir de la considération pour sa fonction sociale, qui comprendrait bien que cela peut être très rentable. Ne pas dépasser la barre des 6 euros serait intelligent. Il faudrait faire des économies sur la qualité du papier, peut-être oublier la jaquette, afin d’être capable de conserver des traductions de qualité. Il y a des espaces vente de livres dans toutes les stations-services d’autoroute et à chaque fois pendant les vacances, on y croise plein de jeunes. Toutes les supérettes genre Carrefour City qui apparaissent partout sont aussi de bons points de vente pour ce genre de BD. Il faut les vendre là où se trouvent les lecteurs concernés.

Le mot de la fin ?

Dominique VÉRET : J’aimerais revenir sur quelques titres dont j’ai permis la publication d’abord aux éditions Tonkam puis aux éditions Delcourt, dans la collection manga Akata, pour finir par Prisonnier Riku aux Editions Akata avec aussi une bande annonce, un extrait de film et un clip de Miyavi. J’aime bien ce musicien.
Enfin, je remercie Manga Mag, le site qui n’oublie pas l’histoire du manga.

Rookies : Nous avions pris le risque de faire paraître Rookies. Cela fut énervant d’assister à la publication de Racaille Blues du même auteur chez J’ai Lu. Dans le manga, les petits éditeurs ont l’habitude d’être « suivi » par les grands…

Tough : J’ai le souvenir de ne pas avoir été soutenu par tous chez Tonkam pour le projet Tough. Quelques années plus tard, Tetsuya SARUWATARI, son auteur, fut accueilli en star à Japan Expo.

Coq de Combat : En plus de me faire plaisir en permettant la publication de Coq de Combat, nous nous sommes beaucoup marré en constatant combien ce titre avait fait réagir les gagaballiens imprégnés de Dorothée. Ils doivent à Coq de Combat d’avoir enfin pu commencer à arrêter de sucer leur pouce. Un des premiers succès commerciaux pour le seinen.

Nés pour Cogner : Excellente série pour les amateurs de manga baston et franches rigolades. Champion et avec une longue quéquette, notre héros s’en sort bien…

Mon Vieux : Ce titre est trop bien, c’est une apologie du père à l’ancienne, dévoué à sa femme et ses enfants jusqu’au sacrifice. Cette oeuvre rude n’a provoqué que des compliments. Elle est passée plutôt inaperçue mais reste culte. À rééditer !

La Force des Humbles : HIRATA Hiroshi est le sensei d’un maximum d’auteurs de mangas à fort caractère. La Force des Humbles est une lecture incontournable pour bien comprendre ce que perpétuent les shônen furyo.

Baki : Quand nous avions commencé à publier Baki, notre arrière pensée était déjà de devenir l’éditeur de séries d’Akita Shôten. Baki ne fut pas un grand succès commercial sauf que de son premier volume au dernier le nombre de ses lecteurs fut beaucoup plus stable que pour le shônen en général. Cela prouve qu’il s’agit là d’un genre de mangas qui mérite d’être soutenu car il sait passionner et fidéliser.

Prisonnier Riku : Le meilleur shônen des Editions Akata. Le meilleur shônen depuis son premier volume pour les jeunes ados. Toujours Akita Shôten.

Le manga furyo d’Akita Shôten en deux films incontournables qui manque dans les catalogues :

Une manière d’agir très furyo : sortir les doigts de son cul et le reste suit.

Du rock furyo (!?) À vos burnes !

Merci Dominique et bonne continuation dans tes projets !

Propos recueillis par Kubo




A propos de Kubo

Kubo
Enfant de la "génération Club Dorothée", c'est un gros lecteur de mangas depuis plus de 20 ans et fan invétéré de Dragon Ball. Fondateur du podcast Mangacast, il est aussi l'un des créateurs de Manga Mag.

5 commentaires

  1. Eh bien je crois que j’ai rarement lu une interview d’un acteur du marché de manga qui m’aura autant fait plaisir!
    Bon le ton très franc et les idées très affirmées de Dominique Véret ne peuvent pas plaire à tout le monde et moi-même, je ne suis pas toujours d’accord avec lui mais s’il y bien a 2 choses qui me frustrent dans le marché français actuel, c’est la quasi absence de mangas de type furyo et le dédain de certains éditeurs pour les licences d’Akita Shôten alors que des mangas comme Prisonnier Riku, Full Ahead Coco, Damons, Magical Girl of the End, Magical Girl Site, Akumetsu ou The Lost Canvas (je pourrais même citer Blackjack et Cutie Honey) sont parmi mes lectures préférées.
    Pour le furyo, c’est aussi un genre qui m’attire énormément mais malheureusement, j’ai l’impression que plus encore que le manga vintage, de sport ou de mechas,..le manga furyo est LE genre maudit en France, entre un Racaille Blues, sa qualité d’édition « d’époque » et son prix d’occasion super élevé aujourd’hui , Clover dont l’éditeur français est mort, Gangking arrêté par Taifu/Ototo suite aux problèmes de publication de la série au Japon, Worst, la suite de Crows, arrêté par Panini, c’est vraiment frustrant pour les amateurs de ce genre de mangas. Bon, il reste quand même Shonan Seven, qui a la chance d’être la suite de Young Gto mais ça fait peu pour les gens comme moi, qui ne veulent pas lire ce genre de titres en scans.
    Bref, je comprends qu’après tous ces échecs et arrêts de mangas furyos, les éditeurs français ne soient pas très chaud mais j’espère de tout coeur que Dominique Véret réussira son pari car c’est exactement ce qu’il (me) manque dans le marché actuel.

    • Yep, gros mépris pour le Furyo, tellement qu’on peut entendre des énormités sorties par des gens plutôt actifs et cultivés sur la culture manga, et pas qu’une fois. Comme « l’absence d’univers partagé » dans le manga, alors qu’elle est récurante dans le furyo, dont les auteurs se référencent entre eux en supplément.
      Même le Furyo français a subit ça, avec BB Project qui est loin au dessus de la concurrence encore à l’heure actuelle, c’est fait stoppé au 5ème tome.

  2. Ouais, enfin le machisme assumé du mec bien fort et bien viril, c’est quand même pas une idée révolutionnaire hein.
    Honnêtement, le discours écolo et spirituel du monsieur me plaisait pas mal jusqu’à ce qu’on arrive à cette partie d’un goût fort douteux.

    Parler du «naturel viril» de l’homme, et enjoindre les jeunes filles à être plus «pertinentes et constructives», à laisser de côté le féminisme «un peu n’importe quoi du moment», afin que «filles et garçons puissent s’harmoniser de nouveau»… merde quoi, ça fait mal de voir un sous-texte aussi réac.

    Enfin bref… Mr. Véret à beau avoir une expérience proverbiale dans le milieu du manga, je ne lui ferais aucunement confiance pour éduquer mes gamins. Heureusement, et quoi qu’il en dise, c’est très loin d’être son rôle.

    Par contre, je lui donne ma confiance sur sa capacité à reconnaître la qualité d’un titre (enfin, j’espère que c’est toujours le cas), donc à voir ce que donnera sa collaboration hypothètique avec nos maisons françaises.

  3. Alors je dis un grand OUI pour une collection un Shonen Furyo ! Assez de ces shonen heroic fantasy archi fade (Fairy Tail pour citer le plus que connu). Si je peux conseiller Dominique VERET sur un manga furyo à publier, c’est bien A-BOUT! de Ichikawa Masa.

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