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[Dossier] Kazuo KAMIMURA, l’estampiste de l’ère Shôwa

Le Coin du Guest #8 : Stéphane DUVAL (Le Lézard Noir)

Pour sa deux occurrence cette saison, Le Coin du Guest continue à explorer l’industrie du manga. Cette fois, Manga Mag revient aux fondamentaux et a décidé de donner la parole à un homme qui a créé sa maison d’édition tout seul et qui continue à la faire tourner… tout seul aussi ! Stéphane DUVAL, fondateur du Lézard Noir, vous dit tout !

Le Lézard Noir

J’ai lancé le Lézard Noir en 2004 quelques temps après avoir rencontré MARUO chez lui à l’invitation de son galeriste M. TANEMURA de la Span Art. À l’époque, j’étais disquaire et je m’intéressais au travail d’illustrateur de MARUO que j’avais découvert sur des pochettes de disques.

J’avais mis un pied dans l’underground japonais par le biais de la musique car je développais un petit rayon musiques expérimentales et industrielles chez le disquaire qui m’employait et les pochettes de noize japonais étaient toujours intrigantes, souvent à base de bondage dont ils ont le secret.
Je pense à certaines pochettes de Merzbow et celles du groupe CCCC de Mayuko HINA, une ancienne actrice de la Nikkatsu roman porno, mais aussi celles du groupe anglais Whitehouse également, dues à l’artiste Trevor BROWN qui s’était installé au japon et qui a depuis obtenu la nationalité japonaise.

Il y avait aussi les livres L’Art médical et L’Empire érotique de Romain SLOCOMBE, artiste que j’ai exposé à Poitiers en 2000, et son anthologie de Toshio SAEKI. Bref, toutes ces images se sont entrechoquées en moi dans un véritable kaléidoscope visuel et cette découverte a été très excitante. À l’époque, ces univers graphiques intéressaient assez peu de monde, on passait vite pour un tordu à collectionner de tels artistes et il fallait aller à la pèche aux informations et aux contacts.

Pour revenir à MARUO, je l’ai donc rencontré lors de mon second voyage et c’est à mon retour en France que j’ai eu envie de l’éditer. Le nom de Lézard Noir s’est imposé de lui même. Il a fallu entrer dans l’édition à tâton car je n’évoluais pas dans le milieu du livre et surtout je ne connaissais rien au manga.
Le seul que j’avais lu était Akira à sa sortie en kiosque en 90. Entre 90 et 2000, je ne me suis principalement intéressé qu’à la musique et à des recherches plus personnelles. Après 13 années passées à vendre des disques et une petite expérience dans l’édition sous le nom de l’île Verte, j’ai pris la direction de la Maison de l’architecture de Poitou-Charentes, un espace d’exposition consacré à la médiation de l’architecture contemporaine.

Ce travail a forcément influencé mon catalogue et ma vision du japon, son architecture, son urbanisme. Directement liées au japon, j’y ai co-produit les expositions « Mangapolis » et « l’Archipel de la Maison », et jusqu’à cet été nous y présentions l’exposition « Formes Nues »  consacrée à l’architecture vernaculaire japonaise et au design artisanal japonais en aluminium.

Le catalogue du Lézard Noir, quoique très axé ero-guro au début, a évolué avec la publication du Vagabond de Tokyo qui a marqué une première transition, puis a glissé vers le gekiga et plus récemment vers une bande dessinée japonaise plus contemporaine et grand public avec Chiisakobé de Minetarô MOCHIZUKI et Chroniques new-yorkaises d’Akino KONDOH ou encore Tokyo Alien Bros. qui paraitra en 2017.

Chiisakobé est un livre qui m’a tout de suite tapé dans l’œil, j’étais persuadé que tout le monde en France se battait pour l’éditer mais il n’en était rien. J’ai eu la chance de pouvoir le signer et de connaître à mon niveau un petit succès, ce qui m’a ouvert d’autres horizons et m’a rendu crédible auprès des gros éditeurs japonais comme Shogakukan ou Kodansha chez qui nous avons récemment signé Tokyo Kaido la série que Minetarô MOCHIZUKI a réalisé avant Chiisakobé.

Pour Akino je l’ai rencontré en 2006 via M. MIZUMA, son galeriste. Nous venions de travailler avec la galerie sur l’édition du Mutant Hanako de Makoto AIDA en français, un livre totalement dingue. Nous avons fait deux livres rapidement avec Akino mélangeant des histoires courtes en manga au trait très inspiré à ses débuts par Toshio SAEKI, et des reproduction de ses tableaux.

Depuis quelques années elle habite New-York et parallèlement à son travail d’artiste peintre, elle réalise de courtes chroniques de son quotidien new-yorkais publiées sous forme de web manga au Japon avec beaucoup de succès. Son discours d’expatriée est assez universel mais elle a un regard et un humour très particulier. J’ai trouvé ça plus original de publier les anecdotes croustillantes d’une japonaises dans la grande pomme que le énième compte-rendu prévisible d’un étranger au Japon ou d’un japonais à Paris.
Chroniques new-yorkaises a été pré-publié pendant 15 jours dans Libération cet été ce qui est assez encourageant.

Parallèlement j’ai développé un label jeunesse pas exclusivement lié à des thématiques japonaises puisque j’édite, entre autre, les Moomins mais aussi des livres d’illustrateurs japonais comme Tomonori TANIGUCHI et Marini MONTEANY qui sont devenus des amis. Dernièrement, nous avons sorti le livre de Nicolas NERMIRI et Romain SLOCOMBE, Le Chat d’Enoshima qui est plutôt destiné aux pré-ados.

J’ai finalement sorti assez peu de livres en 10 ans, même s’il y a une augmentation ces dernière années, mais j’ai tout de même eu une dizaine de sélection à Angoulême. Ça m’a conforté sur l’orientation du catalogue, sa singularité et m’a donné le courage de continuer. Je n’ai jamais eu pour ambition d’être éditeur de manga et c’est tout naturellement que j’ai publié des livres de photos et d’architecture, le prochain sera consacré à l’architecture futuriste japonaise et au métabolisme avec le photographe Jérémie SOUTEYRAT.

En ce qui concerne les choix éditoriaux, je ne parle pas japonais même si je me rends une fois par an au Japon. Ainsi, les livres sont choisis en fonction de mes centres d’intérêts et se font au grès des rencontres. Ils restent influencés par un goût du cadrage, des thématiques urbaines mais aussi un intérêt pour le Japon rural.
Je passe un mois par an au Japon environ à chercher aussi bien dans de petites librairies, chez des galeristes que dans les mandarake d’Osaka. Ensuite, je montre ce que j’ai trouvé à ma femme et à ma traductrice Miyako SLOCOMBE, qui me donnent leur avis.

Né en 70, j’ai bien sûr été marqué par Goldorak, mais je n’ai jamais vraiment accroché sur Albator ou Capitaine Flam, et je n’ai jamais eu d’intérêt prononcé pour la pop culture japonaise ni pour l’animation et pas beaucoup plus pour la culture traditionnelle ; il n’y avait de toute façon pas d’accès à la BD japonaise.
J’étais naturellement plus attiré par les super-héros américains, je lisais Strange et je lisais principalement du franco-belge Tintin, Spirou, Gil Jourdan, Tif et Tondu, jusqu’à la découverte de Métal Hurlant à 11 ans avec le numéro 65 daté de septembre 1981. Il y avait Margerin en couverture, j’entrais alors en 6è.

Je pense qu’une grande part de mon univers s’est formé à cette période : BD, musique, érotisme… J’allais tous les samedis en bibliothèque pour être tenu au courant de ce qu’il se passait en musique en lisant Best ou Rock & Folk. Tout naturellement, mon imaginaire à l’adolescence était plus tourné vers l’Angleterre que je visitais en échange scolaire tous les ans pour faire le plein de disques de new-wave et acheter les revues New Musical Express ou Melody Maker.

Je n’ai aucun souvenir d’une quelconque fascination pour le Japon et sa culture à cette époque. Pour moi les pulsations venaient de Londres d’où venaient tous les groupes que je vénérais, Joy Division, Bauhaus, Siouxsie and the Banshees, The Cure, les Stranglers etc.
Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard que j’ai réellement découvert le Japon. Quinze ans après mon premier voyage, je peux dire que je considère presque le japon comme un deuxième pays maintenant. Au fond, je crois bien que j‘aime la mentalité insulaire, un peu conservatrice et décadente. Il y a des pans de la culture japonaise qui m’indiffèrent, d’autres qui me fascinent et que j’explore et c’est celle-ci que souhaite faire partager à travers cette aventure éditoriale.

Rétrospectivement je suis assez fier du Lézard Noir. Cette maison d’édition correspond à une esthétique que j’aime. Cependant, comme j’ai des centres d’intérêt variés, il n’est pas exclu que je m’exprime sous d’autres médias ou d’autres labels à l’avenir.
Le principal frein au développement c’est le temps car l’édition n’est pas, à ce jour, mon activité principale. Je dois donc faire tourner le boite dans les interstices. Je suis plutôt polychrone et je n’ai jamais fait de réelle distinction entre ma vie professionnelle et ma vie privée ce qui, par chance, ne pose pas de souci à ma femme.
Il n’y a pas de salarié au Lézard Noir, juste des gens en free lance en fonction des projets, il faut donc un peu tout faire, l’achat de droits, les devis, peaufiner les maquettes, faire les colis de vpc, le community manager etc.

Depuis un an, un cap plutôt encourageant a été franchi grâce à Chiisakobé qui amène plus de visibilité, ce qui bénéficie au fond de catalogue et ce qui nous crédibilise auprès des majors japonais qui se disent peut-être que pour certains titres « alternatifs », ils seront mieux défendus par un indé qui va le suivre avec ferveur et sur la durée.

Il n’est pas exclu qu’un jour j’ouvre mon capital car j’ai des projets de création assez stimulants qui nécessiteraient une meilleure disponibilité et mise en valeur. Parfois, je me dis que j’aurais pu être directeur de collection dans une plus grosse boite pour des titres moins orientés Lézard Noir mais je n’ai pas vraiment de regrets. De toute façon, je n’ai jamais été chassé.

Au final, je crois que je serai encore là quand certains auront disparu. Mes 15/20 ans passés dans l’industrie musicale me font dire ça. J’ai vu plusieurs mutations technologiques et les petits qui ont été à l’affut et se sont remis en question ont su tirer leur épingle du jeu alors que j’ai vu des charrettes sanglantes chez les majors qui ont essayé de copier les indés.
De la même manière que dans l’édition livre d’ailleurs, quand je vois ces nouveaux labels « indés » qui naissent de manière quasi artificielle, je me dis que ça ne durera qu’un temps car bien souvent, ça ne sort pas du cœur et on peut difficilement faire illusion bien longtemps.

C’est tout pour aujourd’hui, on vous donne rendez-vous très bientôt pour un nouveau Coin du Guest !




A propos de Ours256

Ours256

J’aime bien regarder des trucs chelous… et les langues aussi.

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