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LA TOUR FANTOME T09

La Tour Fantôme – Tome 9

La Tour Fantôme – Tome 9 Éditeur : Glénat
Titre original : Yûreitô
Dessin : Taro NOGIZAKA
Scénario : Taro NOGIZAKA
Traduction : Yohan Leclerc
Prix : 7.6 €
Nombre de pages : 240
Date de parution : 18/11/2015

Taïchi a remporté la chasse au trésor et tué l’horloge de la mort. Tetsuo quant à lui, s’apprête à renaître dans un corps d’homme via un échange de cerveau avec MARUBE.
Taïchi a cependant un message important à lui transmettre avant qu’il ne commette l’irréparable. Mais devant sa beauté spectaculaire, il ne peut même plus le regarder dans les yeux. Parviendra-t-il à raisonner Tetsuo ?

ATTENTION ! : si vous n’avez pas encore lu le tome 8, revenez à cette critique après l’avoir fait, sinon vous avez des risques de vous faire spoiler la conclusion de l’intrigue principale.

À la fin du tome 8, l’enquête sur « l’horloge de la mort » et le mystère du trésor de la Tour avaient été clarifiés. On avait laissé Tetsuo et MARUBE dans l’antre du Docteur TESLA, où le juge fait une proposition terrifiante à son hôte : échanger leurs cerveaux, afin que Tetsuo ait enfin un corps d’homme et que lui s’incarne dans le corps de la femme qu’il a aimé dans sa jeunesse. En d’autres termes, MARUBE propose à « sa fille » d’échanger de corps avec son père !
Cette fin de tome, qui reprend immédiatement au début de ce tome 9, ultime tome de la série, marque le trait principal de ce volume : aller au plus profond de l’âme humaine, jusqu’à son aspect le plus dérangeant et le plus noir.

Je ne rentrerai pas énormément, ici, dans les détails afin de permettre au lectorat d’apprécier la fin de la série sans connaître à l’avance l’ensemble du récit (mais le mieux reste quand même de lire le tome avant cette chronique).
Même si la majorité des interrogations a trouvé ses réponses dans le tome précédent, et qu’ainsi, on aurait pu s’attendre à ce que le récit s’arrête là, ce tome reste important, car il va clore un aspect de l’histoire qui, bien que secondaire, est au cœur de l’intrigue : l’identité sexuée de Tetsuo et d’autres personnages. Tout au long de la série, Tetsuo luttait pour dissimuler son sexe de naissance (il est né fille, sous le nom de « Rei ») et se faire reconnaître en tant qu’homme. Mais dans le début de ce tome, on voit que Tetsuo finit par s’interroger sur sa propre identité s’il subit l’opération de changement de corps. S’il quitte son corps de femme, sera-t-il toujours Tetsuo ? Ou bien deviendrait-il une autre personne ? Et si c’est le dernier cas, qui serait-il alors ?
En deux pages, en montrant le trouble et les réflexions de Tetsuo, NOGIZAKA fait entrer le lecteur dans un questionnement social, toujours d’actualité aujourd’hui, qui était extrêmement tabou à l’époque où se passe le récit : que peut-on ressentir quand on ne se sent pas « dans sa peau », quand on a l’impression d’être dans un corps qui n’est pas le nôtre ? Et si on subit une chirurgie pour obtenir le corps qui aurait dû être le nôtre, reste-t-on la même personne ou bien devient-on une nouvelle personne ? Cela va être omniprésent dans ce volume, et l’auteur a eu l’intelligence de ne pas donner une réponse nette, permettant ainsi à chacun de réfléchir par soi-même et de ne pas subir une opinion tranchée. C’est assez rare que la question du transgenre soit traitée dans un manga, et ici, on ne rentre pas dans un cliché absurde et pathétique sur l’identité sexuée. On voit une vraie tentative de faire réfléchir, et de ne pas confiner chacun dans une case, dans un genre précis et déterminé.

Le tome final de La Tour Fantôme va même encore plus loin, en essayant de voir si le corps et l’âme sont deux éléments totalement dissociables, ou non. Cette interrogation se fait à travers le personnage de Taïchi. Pour lui, c’est l’âme de la personne qui compte, et non son apparence physique. De ce fait, même s’il a un corps de femme, l’enfant de MARUBE s’appelle Tetsuo et non Rei, et c’est un homme. Néanmoins, quand il va avoir la main d’un corps d’homme, qui considère que son âme est celle d’une jeune fille, sur son sexe, le corps de Taïchi ne va pas réagir comme s’il était face à une jeune fille. De même, face au corps féminin de Tetsuo, son corps va réagir alors que son esprit considère bien que Tetsuo est un homme.
À ce moment-là, on a donc une preuve que le corps et l’esprit sont deux choses différentes : on peut voir en une personne l’âme d’un homme, mais si cette personne a le corps d’une femme alors notre corps pourrait réagir différemment. Le corps peut être trompeur. Cependant, sans aller dans les détails, un élément à la fin du manga pourrait donner une toute autre signification à ces passages. NOGIZAKA n’aurait donc pas fermé le débat sur cette question, elle serait toujours porteuse de discussion.

Toujours sur la question du corps, on peut aussi voir un aspect, cette fois-ci un peu plus fréquent dans les mangas, impliquant une modification corporelle : la greffe de membres mécaniques. Durant la Première Guerre mondiale, où il y a eu une augmentation des greffes de prothèses mécaniques pour remplacer des membres perdus dans des batailles, une question d’ordre philosophique a point : est-on toujours humain quand on a des parties mécaniques à la place des membres ? Une fois encore, même si la représentation graphique laissait supposer une réponse négative au départ, on va plutôt pencher pour une réponse neutre. Ici, c’est à travers Masami HARADA qu’on va s’interroger. Quand on le voit pour la première fois dans ce tome, celui-ci a une arme automatique à la place du bras droit. Rapidement, l’ancien policier va montrer qu’il a perdu sa part d’humanité, grâce au trait de dessin qui va assombrir énormément son visage, car il va s’être mis au service de TESLA et de MARUBE afin d’obtenir un nouveau bras (on peut même se demander s’il ne s’agit pas d’une greffe de cerveau, puisqu’il parle d’un « corps en parfait état »).
Pendant très longtemps, cette ombre va perdurer jusqu’à un moment où elle va disparaître, lui rendant ainsi sa part d’humanité. De plus, sa prothèse va être un atout de force, rendant ainsi sa partie non-humaine meilleure que son ancien bras. Cela va neutraliser l’interrogation.

Néanmoins, la question sur la morale et sur l’humanité de chacun ne va pas trouver toujours une réponse neutre, laissant cours à la discussion. On voit bien que NOGIZAKA n’est pas un utopiste qui considère que tout le monde est fondamentalement bon. Il y a une vraie critique des dérives causées par la folie, notamment en ce qui concerne la médecine.
Dans le premier chapitre de ce tome, Satoko va tomber sur une salle d’opération dans laquelle des « médecins » sont en train d’éviscérer un cadavre. Ces personnages, et pratiquement tous ceux qui travaillent pour TESLA, ont les yeux exorbités, une simple pupille en guise de regard, autant d’éléments graphiques qui les rendent inhumains et malsains : on n’arrive pas à ressentir une seule étincelle de vie dans ces yeux. Mais leurs actes sont dignes des pires médecins de la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais eux-mêmes ont connu des médecins aussi fous que ceux des camps nazis durant les années du conflit (comme ceux de l’Université de Kyûshû en 1945, que TESLA aurait recruté dans son équipe), qui ont fait les expériences les plus sordides au nom de la science, comme c’est le cas avec TESLA et ses sbires.
Dans un autre niveau, MARUBE est également un élément dérangeant et malsain, peut-être bien plus qu’il n’a pu l’être dans les tomes précédents. Ses desseins sont objectivement abjects et montrent une certaine perversité chez un personnage qui pense que personne n’est pervers. Je ne développe pas plus loin ce point, car autrement, beaucoup d’éléments seraient dévoilés et donc retireraient un certain plaisir de lecture.

Tous les points évoqués précédemment fonctionnent très bien grâce au trait de NOGIZAKA, qui arrive très bien à jouer sur les contrastes de lumière et d’ombres, créant ainsi une ambiance malsaine et pesante très facilement. Plus le tome avance, plus la noirceur du trait renforce la noirceur de la psyché de certains personnages et leur plongée dans la folie. De plus, il arrive très bien à dessiner les silhouettes et les torses des personnages, jouant ainsi sur le trouble d’identité sexuée, omniprésent dans ce tome.
Néanmoins, le style de NOGIZAKA n’est pas exempt de failles. Le principal souci vient des yeux des personnages. S’il arrive très bien à rendre un regard malsain ou troublé, il a davantage de difficultés à leur rendre une certaine vie. En effet, la plupart du temps, les personnages ont un regard vitreux, peu détaillé. Parfois, alors qu’ils passent d’une émotion à l’autre, ils gardent le même regard, ce qui peut être assez perturbant et préjudiciable au manga. D’ailleurs, cela va de pair avec la personnalité de certains personnages, trop souvent figés dans un rôle donné voire typique de ce genre d’œuvre. Ils n’ont quasiment pas changé depuis le premier tome de la série, ils sont toujours assez typique s(par exemple : TESLA reste toujours une sorte de Victor FRANKENSTEIN, qui tente de surpasser les lois humaines et morales).

Quant à l’édition, mis à part certaines pages qui sont soit assez pixelisées soit très sombres (comme si la page était à l’origine en couleur, et qu’elle avait été imprimée en noir et blanc pour la présente édition), et hormis le fait qu’il n’y a pas de pagination (rendant ainsi le sommaire futile, puisqu’on ne peut pas savoir exactement à quelle page on est), l’ensemble est d’assez bonne facture. Le papier, qui a le mérite de provenir de forêts « gérées de manière durable », est agréable au toucher ; il est épais sans trop l’être. La jaquette met bien en valeur la couleur du dessin et est faite dans un bon matériel. Les pages ne coupent pas les cases, mais en revanche, il est parfois difficile de voir les notes d’édition, pourtant intéressantes.

En somme, on a là un manga d’une grande qualité, même s’il a quelques défauts. L’auteur a choisi de traiter les aspects importants qui ont moins d’importance pour l’enquête séparément, à la fin, afin de leur permettre de bien interroger le lecteur. On a pourtant un certain sentiment d’amertume en fermant ce tome, même si cela n’est pas la faute de NOGIZAKA : le récit se conclut sur une note d’espoir concernant le futur… Mais malheureusement, ce qui était espéré par les personnages, à la fin, ne s’est pas vraiment produit. Il faut donc, nous aussi, espérer que notre avenir sera celui qui verra cette réalisation.

Le combat pour la reconnaissance

Histoire - 60%
Graphisme - 62%
Mise en scène - 55%
Originalité - 68%
Edition - 65%
Dans son genre - 67%

63%

Identité

Le dernier tome de la série, même s'il a des défauts, conclut efficacement le récit, en s'intéressant beaucoup plus aux réflexions de certains personnages qui trouvent encore un écho de nos jours, bien que l'histoire se passe il y a plus de 40 ans.




A propos de L'Otak' des Lettres

L'Otak' des Lettres
Professeur otak' qui adore fouiller en profondeur l'essence des mangas, afin d'en dégager le bon et le moins bon.

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