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Kamui-Den – Tomes 1~4

Kamui-Den – Tomes 1~4 Éditeur : Kana
Titre original : Kamui Den
Dessin : Sanpei SHIRATO
Scénario : Sanpei SHIRATO
Traduction : Frédéric MALET
Prix : 29 €
Nombre de pages : 1500
Date de parution : 03/12/2010

À l’époque de l’ère Édo (vers 1600), trois destins vont se croiser. Kamui de la classe des « non humains » qui s’engagera dans la voie des ninjas. Shôsuke est issue d’une famille de serviteurs et qui veut devenir agriculteur. Ryûnoshin, né guerrier, souhaite venger sa famille qui a été assassinée par un seigneur. Tous vont devoir se battre pour leurs idéaux en surmontant les difficultés et se heurtant au système féodal.

Attention ! L'oeuvre présentée ici est en arrêt de commercialisation

Il est toujours difficile pour le public actuel d’appréhender une oeuvre majeure de 50 ans d’âge. Kamui-Den a été réalisé dans les années 60 et a su marquer  un magazine et une génération. Le manga est-il toujours accessible et aussi marquant de nos jours ?

Le récit démarre en douceur, l’histoire se déroule sur l’île de Kumamoto à l’ouest du Japon dans le village de Hioki. Cependant, l’histoire commencera véritablement après plus de 200 à 300 pages de lecture. Le début étant consacré à présenter les lieux, l’ambiance et la nature, détaillant la vie d’un loup qui sera rejeté par ses frères, apprenant à grandir et devenir fort pour survivre.

Cette longue introduction, pose le cadre pittoresque et rural dans lequel le Japon évolue. En pleine période féodale sous le règne des Tokugawa, les hommes des campagnes vivent encore en accord avec la nature et apprennent à l’apprivoiser.
Tout doucement, le récit intègre les personnages un par un. Malgré cette mise en place qui se fait en douceur, la multiplication des protagonistes demandera au lecteur de prendre le temps de comprendre les liens qui les unissent, car des personnages, il va en rencontrer une pléthore qui, selon les péripéties, ne feront pas long feu.

Toutefois, il est intéressant de noter qu’aucune mention ne précise les personnages qui seront les plus importants. C’est au fil du récit que le lecteur le comprendra. Trois destins vont s’entrecroiser, trois conditions de vie différentes, trois castes définies qui vont tout faire pour ne pas se soumettre à ce système féodal. L’auteur va mettre en place une intrigue où chaque personnage subira le poids de son grade social.

À cette époque les parias étaient chargés des basses besognes, détestés des paysans et ils obéissaient aveuglément aux ordres des administrateurs du fief. Les paysans, pourtant pilier nourricier de la société, sont exploités et contrôlés rigoureusement : ils cultivent les terres et payent un impôt annuel exorbitant sous risque de très forte réprimande.

Les administrateurs du fief, sous ordre direct du shogunat, imposent des quotas toujours plus importants pour payer les dépenses. Ils sont aussi chargés de garantir l’efficacité du système de discrimination entre les classes. Les guerriers sont chargés d’assurer l’ordre public, régi par le code d’honneur, et sont nourris et logés pour leur travail.
Les marchands ne vivent que pour l’argent et cherchent à obtenir le monopole d’un produit avec l’accord d’un représentant du fief corrompu, tout en exploitant encore plus les paysans, sans se focaliser sur une classe en particulier.

Autant de castes et de conditions sociales qui se détestent les unes les autres, et qui permettent aux dirigeants de mieux contrôler la population. Cette discrimination sera le coeur de l’oeuvre, l’auteur rappellera son importance dans l’intrigue et dans de nombreux textes où il s’exprime. Sans ce système, il est impossible au shogunat de contrôler la population mais quand celui-ci tire trop sur la corde, les révoltes commencent.

L’ambiance du manga est ancrée dans un réalisme fort, le tout couplé avec quelques évènements réels. L’auteur reste dans une histoire fictive, il prend un soin particulier à représenter les conditions de vie de cette époque, détailler les règles abusives contrôlant la population, expliquer la culture des champs, du coton, des vers à soies et les outils des paysans.
Il mettra aussi en évidence les pratiques illégales des marchands, ou encore le paiement des impôts aux administrateurs.

Ces paramètres permettent au récit de gagner en crédibilité. Le mangaka n’hésite pas à ajuster son tir s’il prend des libertés lors de longs commentaires qui sont parsemés dans l’oeuvre. Ce dernier profite de ces espaces pour détailler, tel un cours d’histoire, les rouages et la richesse de cette époque.

Hélas la réalité de cette période est atroce, les images sont souvent dures. La pauvreté, l’exploitation des castes inférieures, la domination violente des castes supérieures, la famine, la misère extrême, les injustices permanentes, les catastrophes climatiques, la torture, les amours impossibles entre castes, la barbarie et la perte de nombreuses vies sont des sujets permanents.

Dans l’oeuvre l’insignifiance de la vie est marquante, les protagonistes survivent et meurent pour n’importe quelle raison. Personnages secondaires, principaux, enfants, adultes ou vieillards, la valeur de la vie était quasi inexistante, si un paysan meurt, un autre prendra sa place, si un administré fait une faute, il doit se faire seppuku pour laver son honneur…

Quelques éléments très fantasmés gardent un côté « manga », notamment du coté des ninjas qui usent de techniques de disparition, dissimulation et autres techniques irréelles ainsi que les guerriers, avec leurs techniques de combat et leur habileté sans pareille, rajoutent un côté fantastique à l’oeuvre non déplaisant qui allège la lourdeur du propos.
La nature aura aussi une place importante dans le manga puisque régulièrement, le récit met en scène des animaux sauvages avec de longues séquences sans apparition humaine.

Nos trois protagonistes vivront dans cette société et devront suivre leurs voies. Chacun aura ses objectifs pour ne pas se plier à ces lois discriminatoires faisant de l’oeuvre une véritable critique sociale de la lutte des classes, emblème du marxisme, qui pourrait encore être transposée, à une certaine échelle, à notre époque.
Shôsuke, fils de domestique, veut devenir paysan et aspire à vivre heureux avec les parias et jouir de ses cultures.
Ryûnoshin, fils d’un guerrier, sera prêt à renier son grade pour se venger des administrateurs qui ont sali l’honneur de sa famille.
Kamui, lui, cherche à échapper à son destin de paria en prenant la voix de l’ombre et en devenant un ninja.

L’histoire se déroule sur plusieurs décennies et c’est une véritable fresque humaine que l’auteur nous narre tout au long de ces 6000 pages. Certains, encore enfant au début du récit, grandiront et auront aussi des enfants qui grandiront à leur tour. De nombreuses années et saisons défilent pour raconter toujours plus de situations possibles vécues à lère Édo.

Le scénario est extrêmement bien ficelé, travaillé et cohérent, accompagné d’une narration dynamique. Les conséquences des tentatives de corruption, de monopole, d’assassinat sont réfléchies sur le long terme et à plusieurs niveaux. Les situations s’enchaînent et sont amenées naturellement.
La trame générale accroche le lecteur et immerge ce dernier dans cette époque. Certains passages sont chargés en tension et/ou en émotions marqueront les esprits.

Comme tous les univers complexes et denses en protagonistes, rebondissements, ou autres nombreux évènements, il est parfois difficile de s’y retrouver. La galerie des personnages est telle qu’il est compliqué de se rappeler comment s’appelle tel ou tel personnage, sa position exacte et ses relations. Certains changent d’identités, comme les ninjas qui usurpent le visage d’une autre personne ou changent de nom.

Il est même parfois très difficile de suivre toutes les interactions et le lecteur peut décrocher de l’histoire. Le scénario étant par moments aussi complexe qu’un Game of Thrones, la série demandera un investissement personnel supplémentaire, voir une seconde lecture pour certains. L’auteur n’est pas avare en paroles et certaines pages comportent plus de texte que d’image !

Naturellement certaines intrigues restent facultatives et ne sont pas exploitées jusqu’au bout, certains personnages agissant dans l’ombre ont parfois été délaissés. Le personnage éponyme disparaît de très longs moments, et on retrouve certaines facilités scénaristiques et autres retournements de situation qui auraient pu être évités, mais rappelons que le manga a tout de même 50 ans !

Dans l’ensemble quasiment toutes les histoires se terminent et vu le nombre d’intrigues et d’acteurs, c’est un véritable un tour de force d’arriver à conclure autant de sous-scénarios. D’ailleurs, l’auteur indique à la fin du récit que « le véritable thème de l’histoire n’est pas encore apparu ».

Le dessin est un point difficile à juger. Pour son époque, il était graphiquement dans les standards du moment, mais pour le lecteur d’aujourd’hui il est vintage et peu attirant. Passons sur ce rejet potentiel et intéressons-nous y de plus près. Les yeux les plus aguerrit remarqueront immédiatement que le trait se veut semi-adulte avec des décors réalistes et des personnages typés des années 60.

Le manga était publié dans le magazine d’avant-garde Garo, qui avait pour but de se différencier des oeuvres enfantines de TEZUKA. Le trait se veut plus marqué, beaucoup moins rond, continuant dans le courant gegika instauré par les maîtres MATSUMOTO, TATSUMI et SAÎTO, et il n’a pas perdu de sa superbe ! Les émotions des personnages sont parfaitement retranscrites tout comme les ambiances festives ou dramatiques.

Le dessin est cru et brut et cela se ressent surtout dans la scène de barbaries ou violences. Chaque personnage à son trait de caractère, et ils sont identifiables, mais ce serait mentir, compte tenu de la multitude de personnages, de dire qu’il est impossible de ne pas en confondre certains.
Le deuxième point marquant, c’est la qualité du mouvement et le dynamisme dans les cases. Les combats entre guerriers ou ninjas ne sont pas statiques, et cela en devient même surprenant.

Précisons que l’oeuvre gagne en qualité visuelle au fur et à mesure des pages, mais quelques passages baissent en qualité graphique, de même pour certains combats qui sont parfois brouillons. C’est peut-être dû au rythme de publication de l’époque.

Kana, qui a eu le courage d’éditer ce manga culte, choisira un format particulier. L’édition est composée de 4 gros volumes d’environ 1500 pages chacun (soit plus de 30 volumes normaux). Dans un format moyen (env. 15x21cm) sans jaquettes amovibles où rabat de couverture.
Le format a été choisi dans un but économique pour pallier a un risque d’échec commercial (quasi certain). Le papier est très fin mais assez rigide pour ne pas risquer de se déchirer. Étonnement il est peu transparent et ne gêne pas la lecture, mais il reste difficile à attraper pour tourner les pages.
Le format imposant en fait un tome lourd à manipuler qui ne rend pas aisé son transport ou sa lecture. Point de pages de couleur mais deux analyses de Karyn POUPÉE sont présentes sur les deux premiers volumes. Kana réussit à proposer pour moins de 30€ un livre équivalant à presque 8 mangas (soit 4€ le manga !) et publie par la  même occasion un monument de l’ère gekiga.

Marxisme no Jutsu

Graphisme - 55%
Histoire - 77%
Mise en scène - 70%
Originalité - 69%
Edition - 65%
Dans son genre - 95%

72%

Tous unis !

Si Kamui-Den devait se définir en un mot, ce serait : Épique. Que ce soit dans son récit sur plusieurs décennies, son réalisme sur l’ère Édo, son message sur la survie des classes sociales, les nombreux personnages ou encore pour ses intrigues complexes. Véritable oeuvre culte et adulte, c’est un indispensable du patrimoine culturel qui a su influencer la vision du ninja de nos jours. Les 6000 pages qui vous attendent sauront vous donner de quoi lire pour un moment.




A propos de darkjuju

Tout au long de mes 20 ans de passion, j’ai pu me bâfrer de Shonen explosif, savourer du Shojo épique, déguster du Seinen puissant, me gargariser de Tezuka et autres merveilles vintages et maintenant je me délecte de titres d’auteurs et underground. La diversité du manga est intarissable.

4 commentaires

  1. Très plaisant de voir une critique sur Kamui Den !

    Cependant je ne comprends pas… Il y a eu une réimpression ?
    Car difficile de dire aux gens d’acheter ce monument du manga s’il n’est pas dispo sur le marché à prix décent 🙁 (le moins cher étant le tome 1 à 60€ sur amazon !)

    • Héla non et juste l’envie d’en parler 🙂

      Je comprends la frustration que cela peut générer de ne pas pouvoir avoir accès à des œuvres à cause de sa non-disponibilité (ou hors de prix). Toutefois il serait dommage de les passer sous silence à cause de cette raison et ne pas en parler n’est pas non plus une solution.

      Cette démarche peut permettre de remettre en avant un titre passé inaperçu ou oublié. De plus si les lecteurs montrent un vif intérêt à l’éditeur, sais t’on jamais, il peut potentiellement le re-éditer (soyons optimiste).

      Cette critique pourra peut-être donner envie de découvrir ce manga dans l’attente d’une nouvelle édition ou d’une re-impression. De plus si un jour quelqu’un a la chance de les trouver d’occasion, il ne les laissera pas filer 😉

  2. Si seulement ils pouvaient faire une réimpression je suis sûr qu’il se vendrait comme des petits pains. Moi en tout cas je saute dessus ! Obligé !

    Merci d’en parler ! Il faut, histoire qu’ils comprennent la demande !

  3. Juste j’ai remarqué qu’il y a une petite faute de frappe.

    « Shôsuke, fils de domestique, veut devenir « payant » et aspire à vivre heureux avec les parias et jouir de ses cultures. »

    Mais sinon il est super l’article.

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